La Ruta 40

Du mercredi 19 au vendredi 28 mars 2014

Ruta 40La Ruta 40 est l’une de ces routes mythiques qui traversent le continent américain. Elle est à l’Argentine ce que la Route 66 est aux Etats-Unis. Reliant La Quiaca à la frontière bolivienne à Rio Gallegos, plus de 5000 km au Sud, elle longe les Andes empruntant des paysages variés et tous plus magiques les uns que les autres. Aujourd’hui encore, c’est une route qui se mérite tant elle n’est pas facile à parcourir. Seules quelques portions sont asphaltées et l’automobiliste doit gérer son réservoir d’essence avec prudence car on peut faire plusieurs centaines de kilomètres sans croiser une seule maison.

Nous ne voulions pas emprunter cette route en bus. Nous n’en aurions pas profité. Le bus vous plonge dans une léthargie pour de longues heures et on a toujours le sentiment d’avoir perdu sa journée lorsqu’on en descend. En plus, il coûte très cher en Patagonie. Nous voulons donc rallier El Chalten à Bariloche. Il y a près de 1500 km entre ces deux villes ! Pour pimenter un peu notre voyage et garder un souvenir impérissable de la Ruta 40, nous allons faire du stop !

Bon, pour la première étape d’El Chalten à Perito Moreno (580 km) nous trichons et prenons le bus. En fait, nous avons croisé plusieurs auto-stoppeurs qui sont restés coincés plusieurs jours à El Chalten car cette petite ville est dans un cul-de-sac. Entre ces deux villes, il n’y a rien à part deux ou trois estancias. Lorsque l’on s’arrête dans l’une d’entre elle pour déjeuner, c’est comme si le temps s’était figé. Nous aurions très bien pu être il y a cinquante ans, tout aurait été identique. Cette famille vit quasiment en autarcie et voit pourtant des touristes du monde entier défiler dans sa salle à manger !

CIMGP1279CIMGP1301 CIMGP1307 CIMGP1329Nous arrivons dans la petite ville de Perito Moreno en début de soirée. Nous partageons une chambre avec une Italienne très sympa. Au réveil, nous sommes hyper motivés pour commencer enfin le stop ! Nous traversons la ville à pied. Il nous faut près d’une heure. Nous avons chacun pas loin de vingt kilos sur le dos depuis que l’on a notre matériel de camping (et acheté des vêtements en Nouvelle-Zélande…) répartis dans deux sacs. Dur de commencer la journée ainsi ! Nous nous arrêtons à l’office du tourisme pour demander où est le croisement pour rejoindre la Ruta 40. Ce qui est drôle, c’est que nous avons constaté quelques jours après que beaucoup d’auto-stoppeurs vont dans cet office du tourisme pour demander non pas ce qu’il y a à voir dans la région (rien !) mais comment sortir de ce bled perdu ! Pauvre employée…

Nous sommes au bord de la route. Il fait froid et il y a beaucoup de vent. En Patagonie, il souffle d’ailleurs en permanence. Nous sommes à une vingtaine de kilomètres de la Ruta 40. Première mission : atteindre le croisement. Nous levons le pouce tous les deux, avec le sourire ! Il y a pas mal de voiture sur cette route qui traverse le pays d’Est en Ouest mais la plupart sont pleines. Moins de quinze minutes après le début du stop, un pick-up s’arrête, yes ! Juan va sur la côte mais il veut bien nous déposer au croisement, super !

CP1120421Nous sommes enfin au bord de la Ruta 40. Il y a une voiture toutes les cinq minutes et un ou deux camions. Il faudra être patient… ou pas ! Vingt minutes d’attente et une voiture s’arrête. Dedans, un homme d’une trentaine d’années et son père, un vieux monsieur. Le jeune ne décroche pas un mot et n’a pas l’air très motivé de nous conduire. Son père veut bien nous prendre mais il s’inquiète de nos gros sacs car le coffre est plein. Qu’importe ! Nous les prendrons sur les genoux ! Ils acceptent de nous conduire à Rio Macho à 125 km. Pardon, la ville, c’est Rio Mayo, mais à force de côtoyer des Argentins, on a pris leur accent. Ils mettent des « tche » partout : la « calle » (rue) devient la « catché », la « lluvia » (pluie) devient la « tchuvia »… etc C’est d’ailleurs à cause de son accent qu’Ernesto Guevara a été surnommé le Che ! C’est très déconcertant au début mais on s’y fait. Le trajet est pour le moins inconfortable entre nos énormes sacs sur les genoux et la route qui est à présent une piste pleine de graviers qui secouent. Nous devons rouler à 40 km/h… Nos conducteurs nous parlent peu, contrairement à Juan tout à l’heure. Tant pis ! Arrivés à Rio Mayo, nous nous attendions naturellement à être déposés à la sortie de la ville. Mais notre chauffeur s’engage dans des petites rues et s’arrête devant une maison ! On se regarde, surpris. Mais il venait juste chercher quelques papiers, pas d’inquiétude.

CIMGP1322Il commence à pleuvoir lorsque nous quittons leur vieille voiture. Nous sommes à côté d’un de ces nombreux autels qui longent les routes de la Patagonie. Ils rendent hommage à Gaucho Gil, le héros local, une sorte de Robin des Bois argentin. Il est élevé au rang de saint et l’Église à même dû le reconnaître et l’inclure dans son culte !

CP1120422Nous n’avons pas posé nos sacs par terre qu’un gros 4×4 s’arrête. Ce sont des touristes qui veulent photographier l’autel. On coure à leur rencontre. Ils vont à Esquel !! Nous pensions gagner cette ville seulement le lendemain tant elle est loin (420 km !) mais on peut y être dès ce soir, quelle chance ! Emma a douze ans. Elle voyage avec son père pendant un mois. Ce monsieur slovaque offre un grand voyage à chacun de ses enfants. Nous comprenons vite que nous avons affaire à une famille très aisée. Emma parle un anglais parfait (elle est scolarisée dans une école privée où quasiment tous ses cours sont en anglais). Elle nous raconte leur vie, leur nombreux voyages et se révèle très mure pour son âge. Nous avons l’impression de parler avec une adulte. Les paysages sauvages de la Patagonie défilent et nous pouvons pleinement les photographier vu que nous sommes avec d’autres touristes ! Ils sont tellement sympas qu’ils nous déposent pile devant l’auberge de jeunesse que nous avions repéré dans le guide. Quelle journée ! Nous avons fait 540 km en stop ! Nous n’avons pas vu le temps passer et sommes très fiers de nous !

CIMGP1337 CIMGP1341Nous passons une journée à Esquel. Nous voulions aller voir les alerces, d’immenses arbres qui font penser à des séquoias, mais le parc national du même nom est actuellement fermé. La floraison exceptionnelle d’une plante (cela n’était pas arrivé depuis 70 ans !) a en effet généré un afflux majeur de rongeurs porteurs d’un virus (henta) hautement transmissible. Nous nous rabattons sur une balade au bord d’un lac, accompagnés d’un des nombreux chiens errants que l’on croise partout en Amérique du Sud. Contrairement à ceux que l’on voit en Asie ils ne sont pas agressifs. Mais nous n’irons pas tous les caresser pour autant !

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Autel dédié à une femme morte de soif dans le désert, une autre sainte locale.

CIMGP1344 CIMGP1347Nous reprenons le stop le lendemain, avec pour objectif Bariloche, à 280 km. Pour sortir de la ville, nous utilisons la technique de la station service, à savoir demander aux gens qui font le plein. La première tentative sera la bonne ! Le couple qui nous prend va nous conduire non pas au rond-point mais à Epuyen, 160 km plus loin, génial ! Il s’agit d’une institutrice et de son mari, en vacances dans la région. Cette dame est adorable. Nous bavardons avec beaucoup de gaieté. Elle nous montre des photos de ses filles qui sont de notre âge, de ses frères et soeurs… Nous parlons de nos métiers et Loïc lui montre des photos de sa famille. Nous lui présentons aussi les monuments parisiens sur une carte postale achetée à Roissy le jour de notre départ. Comme elle est institutrice, elle nous aide dans notre espagnol et nous apprend plein de mots. Lorsque nous les quittons, ils nous prennent en photo et nous fait la bise !

CIMGP1360 CIMGP1364Nous attendrons deux heures qu’une autre voiture s’arrête. C’est l’heure du déjeuner et les voitures sont moins nombreuses. Nous en profitons nous aussi pour manger nos sandwichs ! Finalement, c’est Gustavo qui nous conduira à El Bolson, où se tient une grande foire artisanale. Sa présentation de la ville et des alentours nous a convaincus. Changement de programme ! Nous irons à Bariloche plus tard. Depuis que nous sommes avec lui, le paysage a radicalement changé. Finies les étendues désertiques peuplées de guanacos et de nandus ! Les montagnes et les sapins nous entourent. On comprend mieux pourquoi tous ici disent que la région ressemble à la Suisse !

CIMGP1378Nous passons deux jours dans la petite auberge de Raul, « Chez Momo » (le nom de son chien). Raul est un ancien alcoolique (il ne cesse de nous répéter qu’il est sobre depuis treize ans). Il a des habitudes de vieux célibataire maniaque. Il surveille Noémie quand elle lave la vaisselle et a même fâché Loïc pendant qu’il la rangeait car il n’avait pas fermé la porte de la cuisine (cela faisait du bruit et l’énervait…) ! Heureusement que nous étions seuls dans l’auberge, sinon il aurait paniqué avec d’autres clients ! En tout cas, c’était pas cher et (en toute logique) archi-calme.

CIMGP1447El Bolson a attiré dans les années 70 des hippies venus du monde entier. Et ils ne sont pas partis. Ils ont bien vieillis mais ont gardé leur look. On s’attendrait presque à voir débarquer Janis Joplin ou Jimy Hendrix au coin de la rue ! Ils vendent tout plein de produits artisanaux à la foire et des fruits et légumes bios cultivés dans leurs chacras (fermes). On les soupçonne d’ailleurs de ne pas cultiver que des fraises et des tomates ! Les rues sont envahies de vieux vans Mercedes et de vieilles Renault rouillées. Cette ambiance nous plait beaucoup !

CIMGP1376 CIMGP1368 CIMGP1370 CIMGP1371 CIMGP1379 CIMGP1381Nous nous baladons également sur les hauteurs de la ville, nous gavant de mûres à longueur de journée. C’est vraiment un endroit où il fait bon vivre d’autant plus que nous sommes en plein été indien. Les arbres se parent de couleurs chatoyantes, les feuilles commencent à tomber et nous mangeons nos premières noix de l’année.

CIMGP1382Le lundi 24 mars est férié dans toute l’Argentine. C’est l’anniversaire du coup d’état des militaires en 1976. Cette date sinistre est désormais chômée en hommage aux victimes de la dictature. Le slogan Nunca Mas ! (Jamais plus !) et le symbole des Grands-mères de la Place de Mai (un foulard blanc) est omniprésent. Ces gens pleurent leurs disparus, torturés ou assassinés pendant le régime. Noémie avait étudié la période en espagnol en classe de Terminale et vient de lire un roman poignant sur ces enfants des opposants au régime enlevés à la naissance à leurs mères (qui sont tuées) et élevés par les familles des militaires. Écouter les discours et assister à cette fête nous touche particulièrement.

CIMGP1482 CIMGP1486Nous reprenons la route le lendemain à destination de Bariloche. Plutôt sûrs de nous au regard de nos réussites des jours derniers, nous décollons assez tard (vers 11 heures). Il n’y a que 150 km, cela devrait le faire ! Mais sortir d’El Bolson s’avère plus compliqué que prévu. Un homme nous conseille de marcher jusqu’au poste de police, où les voitures ralentissent obligatoirement (il y a des barrages de police à la sortie de chaque ville en Argentine). Nous y allons… Il y a trois kilomètres pour y aller et le poids des sacs nous épuise (nous avons déjà marché près d’une heure pour sortir de la ville).

CIMGP1494 Heureusement que le soleil est avec nous car aucune voiture ne s’arrêtera pendant plus de trois heures ! Plus il y a de circulation, moins les gens sont enclins à s’arrêter… C’est la dure réalité du stop ! On se voit même rester une nuit de plus à El Bolson tant les voitures défilent devant nous. Mais nous ne perdons pas courage et la patience paie : un pick-up s’arrête ! Nous montons à l’arrière, soulagés, et admirons les montagnes. Il ne va qu’à trente kilomètres mais c’est un début ! Cinq minutes après être à l’arrêt, un deuxième pick-up a pitié de nous. Marco va livrer des pneus neufs au Nord de Bariloche, nous sommes sauvés ! Il accroche solidement nos sacs sur son chargement et nous nous ratatinons dans la cabine.

CP1120426Bariloche est une très grosse ville de plus de 200 000 habitants. Après plus d’un mois en Patagonie, on ne vous cache pas que cela nous change ! Nous y faisons un passage éclair, uniquement pour louer une voiture. Nous avons économisé 120€ de bus en faisant du stop et c’est précisément le prix d’une petite voiture pour trois jours ! Nous voulons arpenter la Ruta de los Siete Lagos (route des sept lacs) à notre rythme et pousser ensuite jusqu’au volcan Lanin. A l’auberge de jeunesse, nous repérons un couple de Français à l’air sympathique. Nous nous décidons pour leur proposer de nous accompagner. Tout le monde y sera gagnant sur le plan financier ! Robin et Sylvie, deux Grenoblois en tour du monde également, sont partants, alors en route !

Notre voiture est un peu juste pour nous quatre ! C’est une Gol, de Volkswagen. Oui, une Gol, pas une Golf. Le F n’est pas tombé ! En fait, c’est la version low-cost, sans aucune option. Il est très courant de voir ce type de voiture en Amérique du Sud.

CIMGP1630 CIMGP1516La route des sept lacs est superbe. Chaque virage dévoile une nouvelle étendue d’eau douce transparente, entourée de montagnes et de sapins. La région est très prisée par les riches Argentins pour y passer leurs vacances. Nous serpentons toute la journée parmi ces paysages qui nous séduisent, tout en faisant connaissance avec nos compagnons de route. Ils ont aussi une toile de tente alors nous allons camper. Les températures sont en effet bien plus clémentes ici que dans le Sud de la Patagonie !

CIMGP1495 CIMGP1497 CIMGP1500 CIMGP1504 CIMGP1502 CIMGP1505 Le camping est une vraie institution pour les Argentins. Ils débarquent en masse tous les week-ends avec des kilos de viande à faire griller sur les parillas (prononcer « paritcha » bien sûr !) installées à chaque emplacement. Nous ne dérogeons pas à la règle et nous régalons d’une énorme pièce de bœuf accompagnée de crudités.

CIMGP1524 CIMGP1525 CIMGP1567Le lendemain, cap sur le volcan Lanin. Il a exactement la même altitude que le Mont Fuji (3776 mètres, nous connaissons ce chiffre par cœur depuis notre ascension !). Le paysage environnant à de nouveau changé. Nous sommes entourés de montagnes et de plateaux désertiques. Le volcan domine ces éléments et nous passons la journée à rouler sur les pistes de la région, admirant ce bel endroit. Nous avons un peu de mal à trouver un coin pour camper mais c’est finalement près d’une rivière, à deux pas du grand lac de la région, que nous dormirons gratuitement. Le garde du parc nous autorise exceptionnellement à rester là ! Trois gros chiens adorables nous tiennent compagnie et nous nous amusons avec eux toute la soirée. Loïc en profite bien sûr pour immortaliser le cadre où nous nous trouvons à la tombée de la nuit et au lever du jour.

CIMGP1531 CIMGP1615 CIMGP1557CIMGP1589 CIMGP1599Après deux jours passés avec Sylvie et Robin, nous rentrons sur Bariloche. Eux continuent vers le Nord et Mendoza alors nous les laissons au bord de la route. Nous apprendrons ensuite que leur journée de stop n’a pas été facile. La route que nous empruntons nous donne l’impression d’être perdus dans l’Ouest américain : plateaux désertiques, canyons…

CIMGP1632 CIMGP1643 Stitched PanoramaIl pleut lorsque nous arrivons à Bariloche. Cette ville a connu une vague d’immigration suisse au début du siècle dernier et les Helvètes ont emmené avec eux la tradition du chocolat ! Nous faisons la tournée des chocolatiers du centre-ville (ils proposent tous des dégustations) et nous achetons une petite douceur pour nous féliciter de ces quelques jours où nous nous sommes essayé au stop. « Hacer dedo » (littéralement « faire du doigt ») a été une chouette expérience que nous avons vraiment adoré. Cela nous a beaucoup amusé et nous a permis de faire de chouettes rencontres, sans oublier le fait que nous avons beaucoup progressé en espagnol en discutant avec les automobilistes. Nous ne vous avons pas relaté toutes les conversations que nos avons eues mais discuter avec des Argentins de leur vie quotidienne restera un souvenir mémorable. Peut-être retenterons-nous l’expérience dans quelques temps dans le Nord du pays ? En attendant, nous partons pour Buenos Aires, découvrir cette métropole au riche passé.

CIMGP1667carte

800km en stop de Perito Moreno (A) à Bariloche (B)

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5 réflexions au sujet de « La Ruta 40 »

  1. Génial votre récit! Effectivement, je crois que vous êtes prêts pour défier Ludovic et Samuel dans Pekin Express! 🙂 Gros bisous à tous les deux

  2. Heureusement que j’ai un Atlas correct pour vous suivre. Pour m’égarer il parle de San Carlos de Bariloche, mais ça fait rien, je me suis recalé. Bonne route pour l’étape suivante !

  3. Hola Noemie y Loic!!! Que maravillosas las fotos y todo el emocionante relato del viaje!!! Soy Norma y mi marido Nestor, compartimos una etapa del recorrido, desde Esquel hasta la entrada al lago Epuyen!!! Nos encantó conocerlos, charlar, aprender cosas interesantes de su país, que nos muestren parte de sus familias!!! Les deseo lo mejor y que disfruten mucho todo!!! Un abrazo a la distancia!!!

  4. Ah vous avez fait Pékin Express cette fois lol
    Impressionnant cette route au milieu de rien qui a l’air sans fin !
    Superbes photos encore !!!
    Et que de belles rencontres !

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